En route pour le Groenland

Le troisième jour à Black Tickle, la météo nous annonce enfin une fenêtre acceptable pour la traversée vers le Groenland. Ce n’est pas le gentil souffle de sud-ouest qu’on aurait aimé, mais il n’y a pas de coup de vent prévu pour les 6 prochains jours.

Tout nous sourit. Il fait beau. Si, si, c’est possible. Les maisons du village arborent au soleil de grands pavois de linge bariolé. Un, deux, trois voiliers font leur entrée dans le petit port, deux norvégiens et un australien. Il y a maintenant comme un air de marina à Black Tickle.

On part tous pour le Groenland le lendemain. Même si nous ne recherchons pas particulièrement la navigation en flottille, savoir qu’on ne sera pas seuls dans les icebergs a un côté rassurant. On ne naviguera probablement pas à la même vitesse, ils sont deux fois plus grands que nous, mais nous avons leur numéro de téléphone satellite en cas de besoin.

Pour la énième fois, on range tout dans le bateau avant le départ. On fait les courses de dernière minute. On prépare du riz, des pâtes et des pommes de terre pour le voyage.

Après une dernière nuit à l’abri du port, on se lève à 3h du matin pour partir. Nous devons nous éloigner au maximum de la côte la première journée afin de sortir de la zone des glaces avant la nuit. La période d’obscurité est courte en ce moment, ça simplifie la veille. Il fait très sombre de 22h30 à 3h30 environ.

Jour 1 : On navigue à vue des autres bateaux. On croise quelques icebergs de loin et des baleines de près. De temps en temps, Oleo traverse un banc de brouillard mouillé. Les petites s’occupent à dessiner, jouer avec les peluches, regarder des livres, grignoter des gâteaux secs ou regarder des dessins animés.

On arrive à maintenir dans le bateau une température entre 11 et 16° tandis qu’il fait de 1 à 3° dehors. On mange aussi pour se réchauffer et s’occuper. Petit-déjeuner à 7h30, soupe à 10h, pommes de terre sautées à midi, hot-dogs à 17h et pâtes à 19h30, régime hautes calories.

Après le dîner, Guillaume entame la veille pendant que je me couche en même temps que les filles. A 4h du matin, lorsque le soleil est déjà bien levé, je prends le relais jusqu’au réveil des petites.

Jour 2 : Nous avançons beaucoup moins vite que prévu. Il n’y a pas de vent, ça on le savait, mais il y a aussi un courant contraire plus fort que prévu. Le voyage risque de durer plus longtemps qu’estimé.

Il fait très beau. Le chauffage n’est pas nécessaire. Charlie est encore malade et ne garde pas son petit-déjeuner. De mon côté, j’ai mis un patch contre le mal de mer, je suis suffisamment opérationnelle. La journée se passe entre siestes, veille et quelques jeux avec les filles, des dessins animés aussi. Cette nuit là, Guillaume ne me réveille pas, je dors tout mon saoul jusqu’au matin.

Jour 3 : La troisième journée commence toujours sans vent. Le moteur ronronne sans arrêt, on commence à regretter que le temps soit si calme, on aimerait bien économiser un peu de gasoil pour l’arrivée…

On s’occupe comme on peut, on s’ennuie beaucoup. Je fais un gâteau avec les petites, Guillaume regarde l’ordinateur avec elles. En milieu d’après-midi, on éteint enfin le moteur, mais Oleo n’avance pas bien vite à la voile. Heureusement, le temps se maintient au calme.

En début de nuit, un groupe de globicéphales nous suit un moment.

Jour 4 : On continue à la voile et on avance bien. Enfin ! Il y a quelques nappes de brouillard. Elles nous obligent à veiller dehors plus sérieusement car nous voici de retour dans une zone d’icebergs à l’approche du cap Farvel.

Soudain, un bruit sourd résonne dans le bateau tout de suite suivi d’un deuxième choc violent. On saute de nos couchettes pour voir ce qui se passe dehors. Oleo a heurté un gros tronc d’arbre qui flotte entre deux eaux. Impossible de le voir au radar. Heureusement, on s’en sort sans dommage.

Il commence à faire froid. La houle se lève avec le vent, le poêle est éteint.

Jour 5 : Depuis minuit, c’est le coup de vent. 30 à 40 noeuds face tribord avec une houle vicieuse qui déferle. Le pont est balayé par des paquets de mer. L’eau s’infiltre à l’intérieur par les aérateurs avant qu’on ne les bouche.

Je suis alitée une grande partie de la matinée avec les petites. Un paquet de bretzels d’un côté, un seau de l’autre. J’enrage de n’être d’aucun secours pour Guillaume qui est épuisé et doit gérer seul le bateau. J’ai déjà toutes les peines du monde à changer les couches d’Axelle sans vomir.

Le moteur a des sautes d’humeur. Il a des baisses de régime intempestives. Peut-être des impuretés dans le gasoil ? On angoisse un peu. Pourvu qu’il tienne le coup jusqu’au bout.

Heureusement, nous savons qu’il n’y en a pas pour longtemps. Nous serons bientôt à l’abri de la houle à Nanortalik. On voit déjà à l’horizon les montagnes noires du Groenland, lépreuses de plaques de neige, des icebergs étincelants à leur pied.

A 17h30, on s’amarre au quai du village, soulagés et fiers d’y être arrivés. Avant d’aller dormir, on ouvre la bouteille de champagne conservée pour l’occasion. Santé !

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10 réflexions au sujet de « En route pour le Groenland »

  1. Catherine P.

    Un très grand bravo pour cette courageuse travervée et d’avoir réussi à atteindre le Groenland !!!(je pensais que tout était blanc!) les photos sont très belles . J’espère que la température est supportable…on attend vos impressions sur ce continent glacé.
    On vous embrasse tous les 4 bien affectueusement ❗️

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    1. Guillaume

      Merci, ici la température est tout à fait acceptable et les montagnes sont effectivement assez peu enneigées sur cette côte Ouest. Sur la côte Est on aura certainement plus de glace. Bises à la famille et à très bientôt !

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  2. Michele

    Bravo à vous pour cette traversée. Magnifique paysage.
    Cette arrivée au Groenland méritait bien de sabler le champagne.
    Je pense bien à vous et je vous embrasse.

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    1. Guillaume

      Merci Michèle ! Oui nous n’avons pas attendu pour sortir le champagne que nous trimbalons depuis la France pour cette occasion. Bises de nous tous à et à très bientôt.

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  3. Donald Boudreault

    Bravo à cette belle famille qui a bravé la vie et ses incertitudes afin de partager un rêve.
    Des Iles de la Madeleine, Tamara parle souvent de Charlie et Alex et nous vous suivons quotidiennement, quand cela est possible, retenons notre souffle pour vous, et prions afin que vous arriviez à bon port; voilà qui est chose faite… pour le moment.
    Vous serez toujours dans nos cœurs.
    Lise et Donald Boudreault, marina Cap aux Meules et Tamara notre petite fille.
    Bisous à vos superbes filles.

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    1. Guillaume

      Encore merci pour votre accueil aux îles de la Madeleine, Lise, Donald et Tamara ! Nous avons été enchantés par cette escale qui restera gravée comme l’un de nos plus beaux souvenirs. Charlie et Axelle passent le bonjour à Tamara, elles sont toujours enchantées de croiser d’autres enfants. Nous vous souhaitons un bon été et plein de beaux voyages dans cette magnifique zone de navigation qui est la votre.

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    1. Guillaume

      Merci Sigrid ! Oui nous y sommes, il nous faut maintenant planifier le retour. Nous trinquons aussi avec l’eau limpide et fraiche des icebergs.

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