De Knightstone à Carentan

Après un séjour plus qu’agréable à Knightstone, il me faut partir seul pour un long voyage en mer jusqu’à Carentan. Le vent d’Ouest favorable se situant entre deux dépressions, je décide d’y aller vite et sans escale.

Ce voyage sera ponctué de moments forts parmi lesquels des heureuses et mauvaises nouvelle, à vous de juger, voici mon journal de bord :

Lundi 20 août

Matin : je prends un rapide et dernier poridge avec Paul dans son bateau « Brego ». Il m’aide ensuite à désamarrer Oléo, plaqué contre le ponton par le vent. Je quitte avec regret cet endroit que j’ai tant apprécié. En parcourant le Nord de Valentia, la solitude me gagne.

Oléo se comporte bien dans les vagues. Mettre cap au Sud et s’éloigner tant que possible de la terre est difficile, au prés serré les récifs de la côte sont un peu trop visibles, le circuit moteur est allumé au cas où je serais déventé.

Après-midi : les îles de Dursey sont impressionnantes à voir. Je suis un peu stressé par la météo que je n’ai pas réussi à mettre à jour. Je mets la trinquette à poste pour me préparer au vent qui va forcir et tente en vain d’avoir la météo via la BLU.

Soir : Je quitte l’Irlande. Un coup de vent est annoncé, je n’ai pas de données météo précises et pendant 5 jours je vais me retrouver seul à naviguer. Le souvenir de mon séjour à Valentia, l’appréhention du mauvais temps et ma hâte d’arriver à Carentan… tout cela n’arrange pas mon sentiment de solitude. Oléo avance avec un vent de Sud dans une houle supportable, grand voile et génois déployés en grand. La trinquette est à poste, attendant que ça forcisse.

Mardi 21 août

Nuit : la mer est calme pour l’instant. J’attends un vent fort qui semble ne pas arriver. Ma fin de nuit est froide et moite, ce n’est pas très agréable. Il y a plusieurs chalutiers au large dont un gros qui décrit un trajet imprévisible. Bien entendu il bifurque sur Oléo au moment où j’arrive à sa hauteur… j’évite une collision en changeant de cap.

Matin : je suis un peu « dans le pâté » de ne pas avoir assez dormi. Des dauphins me tournent autour mais le stress et la fatigue me rendent indifférent à la scène. Le vent de Sud forcit et les vagues modérées mais escarpées bousculent Oléo et cognent contre la coque. En fin de matinée, la mer est confuse et l’évolution des creux n’est pas très rassurante.

Après-midi : la vitesse du vent oscille entre 20 et 30 noeuds. Je navigue avec la trinquette et deux ris dans la grand voile. Les vagues deviennent grosses, acérées et déferlantes. Des dauphins jouent, ils s’amusent à suivre les vagues, à faire des bonds et à garder le plus longtemps possible la tête hors de l’eau.

Fin d’après-midi : les vagues sont de plus en plus turbulentes : 3 à 5 mètres de creux très confus, très escarpé, avec régulièrement des séries plus hautes. Le bateau se comporte très bien. Le pilote automatique aussi, mais je suis stressé à l’idée de vivre ce cauchemar encore plusieurs heures.

Situé au Nord-Est du mauvais temps et subissant la houle d’un coup de vent de Sud suivi d’un coup de vent d’Ouest, je suis incontestablement au plus mauvais endroit, celui où le fetch est le plus important, subissant les vagues qui en résultent.

Soir : il y a moins de vent mais les vagues sont toujours là : le vent les lisse moins donc elles déferlent davantage, je suis obligé de barrer dans les gros creux pour éviter de prendre les vagues de côté. Avec le roulis, la moindre action considérée comme anodine en temps normal devient une véritable épreuve.

Pour préparer un café par exemple : il s’agit de mettre de l’eau dans la bouilloire en versant à peu près la moitié à côté malgré d’infinies précautions, faire chauffer l’eau sur un cardant dont l’efficacité laisse à désirer, mettre du café et du sucre dans un verre qui veut à tout prix se balader, nettoyer le café, le sucre et l’eau largement étalés sur le plan de travail et le sol, se cogner, éteindre le feu, puis épreuve ultime : verser l’eau chaude dans le verre en prenant bien soin de le faire dans le sens de la longueur du bateau, dans une position suffisamment stable en suivant tant que faire ce peut les mouvements de la houle, nettoyer les dégâts suite à cette opération et aux éclaboussures de café qui déborde malgré une tasse à moitié remplie, transporter la tasse dans le cockpit en titubant horriblement, boire le précieux breuvage et s’en mettre autant à côté qu’un enfant de deux ans qui mange sa soupe tout seul, puis finir de nettoyer les dégâts. Opération qui doit prendre au moins une demi-heure car il faut entre temps surveiller les environs.

Mercredi 22 août

Nuit : après plusieurs heures interminables je passe le premier rail avant les Scilly. Il y a du trafic. Je peux enfin téléphoner et ça me fait un bien fou. Je profite de quelques accalmies pour dormir. Puis je lutte contre les courants contraires qui m’assaillent entre les scilly et la côte anglaise.

Matin : petit vent, petites vagues, du soleil et un courant favorable, tout va beaucoup mieux qu’hier mais j’avance peu. J’arriverai à peine à atteindre la pointe de Lizard en fin de matinée.

Après-midi : un vent stable s’établit et me permet d’avancer en ciseaux. Je goûte aux joies des alizés : Oléo avance à six noeuds au portant avec des vagues régulières qui le font surfer, c’est agréable. J’affronte le contre-courant sans problème. J’hésite entre plusieurs stratégies pour la suite, mais malheureusement je ne pourrai pas atteindre Carentan pour l’écluse de Jeudi après-midi. Je décide d’aller tout droit et de voir, mais le contre courant risque d’être dur à l’approche du Raz Blanchard.

Soir : il y a des cargos, le coucher du soleil est beau mais le rail approche vite et je me prépare à le passer de nuit. J’en profite pour dormir avant cette épreuve.

Jeudi 23 août

Nuit : je passe le couloir Nord du rail sans aucun problème. Contrairement aux chalutiers, les cargos se voient de très loin et leurs direction et vitesse sont constantes, il est facile de s’adapter. En revanche je suis déventé et dois continuer au moteur, pas le choix. Je commence à étaler le courant en début de matinée. La nuit est froide et moite.

Matin : tout est humide. De bonne heure je renverse le liquide vaisselle dans le cockpit. Les cordages qui traînent sont poisseux et me glissent des mains. Mêlé à l’eau de la rosée, le liquide vaisselle rend le sol très glissant et ce qui devait arriver arriva : je glisse. Ma chute est évitée grâce à l’action violente de mon tibia contre l’angle saillant du banc de cockpit en aluminium. J’ai très mal.

Dans le rail, entre les deux couloirs, le contre courant devient pénible. Je reste là pour étaler et attendre la fin des courants forts. Puis le passage du couloir Sud se déroule sans problème, je mets le moteur à un régime soutenu direction la pointe de Barfleur et espère un courant permettant d’atteindre Tatihou rapidement.

Il y a des « galettes » d’algues partout, je n’arrête pas de jouer avec la marche arrière du moteur pour décoincer la « salade » qui se coince dans le saildrive et le safran. Oléo se comporte comme un mixeur dans cette zone remplie de verdure flottante.

Après-midi : en restant suffisamment au large j’évite d’être aspiré par le raz Blanchard. Puis je passe le haut du cotentin à une vitesse constante de 10 noeuds après la renverse.

En fin d’après-midi, je suis considérablement freiné par un courant contraire entre Barfleur et Tatihou. Additionné à mon envie d’en finir, lutter contre ce courant est infiniment pénible, j’ai l’impression que jamais je n’y arriverai.

Il y a un monde fou dans le coin, pêcheurs et plaisanciers vaquent à leurs occupations. Mon mouillage au Sud de l’île de Tatihou est ma première (et unique) escale depuis quatre jours de mer. Elle est bien choisie : stable, tranquille, une occasion rêvée pour faire le ménage et préparer l’atterissage d’Oléo à Carentan. Un dauphin mutilé me tourne autour, des plaisanciers prennent des photos d’Oléo avec l’animal pris de passion pour ma coque.

Soir : Oléo est nickel, les pare-bats sont prêts à être envoyés, les amarres sont préparées, j’avance tranquillement vers le banc de la madeleine. Arrivé devant le chenal de la baie des Veys, j’attends la bonne heure en cape sèche.

Vendredi 24 août

Nuit : vers 0h30, je me décide à y aller tout doucement. Les bouées du chenal ont été légèrement déplacées, ça me perturbe un peu car il est difficile de les voir dans la nuit noire. Je n’ai jamais avancé aussi doucement pour entrer à Carentan, je ne veux prendre aucun risque malgré la fatigue. Dans le canal, l’alignement d’entrée est tenu sans problème, des reflets m’empêchent de distinguer les bords, la torche électrique est nécessaire pour avancer droit.

Ma manoeuvre d’amarrage à l’écluse est parfaite, j’en suis enchanté. Je savoure avec bonheur l’atmosphère calme et boisée de Carentan entre l’écluse et les pontons. A la jumelle je constate qu’il y a plein de bateaux sur le ponton « R », dernier de la série et premier visible quand on arrive dans le port. Heureusement ma place juste derrière est toujours libre, j’y amarre Oléo en douceur et profite du calme pour faire du rangement et prévenir la famille de mon arrivée à bon port.

Matin : dodo.

Après-midi : gros nettoyage, grosse lessive.

Soirée : je croise en coup de vent Jean et Denis, ça fait du bien de discuter avec eux. Une fois mon linge plié rapatrié au bateau je suis honoré de la présence de Jean-François, nous prenons l’apéro dans Oléo puis dînons dans Aqua-Vitae en discutant de l’Irlande et de nos prochaines destinations.

Pour conclure ce voyage, je posterai un dernier article « bilan » qui mettra en avant le trajet parcouru et ce que je retiens de cette expérience.

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2 réflexions au sujet de « De Knightstone à Carentan »

    1. Guillaume Auteur de l’article

      Thank you Paul. And thanks Brego for all the happiness it offers. Oleo is fine except one small problem that requires me to get it out of the water but that should be resolved … I used it too much.

      Répondre

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