Partira, partira pas

Oleo avance péniblement entre icebergs et growlers. On fait une pause déjeuner à Square Island sur le quai de l’ancienne usine à poissons. Comme c’est le pont de la fête nationale, les maisons secondaires sont ouvertes, il y a des enfants dehors. Curieux, ils viennent poser des questions, s’intéressent à Charlie et accompagnent Guillaume en visite dans le village et la petite église pour signer le registre.

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L’après-midi, Oleo continue sa route vers le nord. Lorsque le brouillard tombe, épais comme de la poix, on se réfugie dans Norman Bay pour la nuit. L’endroit est magnifique. Plus abrité que d’autres, des sapins y poussent sur les pentes douces des collines. Des maisons blanches et grises se nichent au bord d’une jolie baie presque fermée. Oleo jette l’ancre au milieu. Le bateau est immobilisé. C’est alors qu’on entend la chaîne racler la roche au fond de l’eau, ça fait des frissons dans le dos.

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A ce moment, un vieux pêcheur bourru nous accoste avec sa barque, son fils et son chien. Il nous propose de nous déplacer sur le quai du ferry. On accepte avec joie, on s’en mordra les doigts. Une fois à quai, notre ami pêcheur vient discuter un peu. Il nous amène un morceau d’iceberg, gros glaçon qui fera le plaisir de Charlie le lendemain.

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Ce n’est qu’après minuit que l’histoire qui commençait bien finit mal. Le quai n’est pas prévu pour les voiliers. La marée est presque basse et les grosses protections en caoutchouc prévues pour le ferry se retrouvent au-dessus du bastingage d’Oleo. Lorsque la marée remontera, le bateau se trouvera pris au piège en-dessous. Le vent, bien entendu, nous colle au quai sans merci.

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Guillaume a beau mettre toutes nos défenses entre le bateau et le quai, rien n’y fait.On ne peut pas s’écarter suffisamment. En désespoir de cause, notre capitaine se lèvera toutes les deux heures pour ajuster la remontée du bateau jusqu’à ce que nous soyons sortis d’affaire. Pour couronner le tout, des jeunes font la fête sur le hors-bord d’à côté, musique, rires et générateur diesel font encore du boucan à 3h du matin. Autant dire que le sommeil n’est pas fameux, on se sent vieux.

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Au matin, Norman Bay n’apparaît plus si agréable. Des débris métalliques rouillés traînent partout, anciens scooters, vélos cassés, bidons de gasoil, tôles… Un petit tour à terre pour se dégourdir les jambes nous suffit, on repart dans la brume. Notre petit iceberg a commencé à fondre dans un seau, on en boit l’eau fraîche.

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La navigation ici ressemble parfois à une pénitence. Quand il y a du brouillard et des icebergs, 3° dehors et 11° à l’intérieur, une houle formée et une journée de 10 heures de voile en vue. Au bout de quelques heures, il devient difficile de se réchauffer, on a froid et on sait qu’on caillera jusqu’à l’arrivée.

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Les petites commencent à s’ennuyer lorsque le bateau bouge trop pour permettre des activités. On s’allonge ensemble dans la couchette avant en frissonnant. Tandis que Guillaume veille dehors, on chante des chansons. Dieu que la journée est longue.

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Enfin, Oleo arrive à Black Tickle. Le port est bien abrité, presque vide (4 barques, 2 chaluts et nous). Pourtant, le village est important pour la région avec plus de 100 personnes. Il y a un bureau de poste, une pompe à essence, une école, une épicerie, un (tout) petit hôpital.

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Malgré tout, on ne s’y sent pas à l’aise. On marche le long de la piste boueuse, creusée d’ornières remplies d’eau. Derrière leurs fenêtres, on aperçoit le visage des habitants qui nous observent. Des congères de neige sale parsèment la boue environnante, c’est dire s’il fait chaud. Comme partout au Labrador (semble-t-il), les gens ne se déplacent qu’en voiture ou en quad.

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On espère aller au Groenland à partir d’ici. Toutefois, la météo ne nous est pas du tout favorable. Le vent de nord souffle continuellement, glacial, charriant la pluie. On est en permanence noyés dans le brouillard. Le temps est morose tout comme l’humeur de bord. On commence à envisager des alternatives pour la suite de notre voyage si le vent ne nous permet pas d’atteindre notre objectif d’ici une à deux semaines. La déception nous rend amers.

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Après une journée à déprimer, on tente de se ressaisir. Ce matin, on s’active. Même si le temps est gris et froid, il ne pleut plus. On en profite pour compléter le plein de gasoil et remplir nos jerricans à la pompe à essence, faire de la lessive. A force de demander, on finit par savoir où mettre nos poubelles (se débarrasser des ordures est un véritable défi). Les gens commencent à nous parler ! On apprend qu’il y a un jardin d’enfants de l’autre côté du village.

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L’après-midi, on entre dans une maisonnette remplie de jeux qui font le bonheur des filles. On visite l’église et on se promène sur les hauteurs. Au retour, je me fais prendre en quad avec les petites pour un rodéo dans les flaques d’eau jusqu’au port. Kaitlin, notre conductrice, nous propose gentillement de nous servir de sa maison pour les douches, internet ou la télévision. Nous ne savons pas si nous pourrons profiter de son offre, mais nous sommes réellement touchés. Elle nous avertit aussi de ne pas trop nous écarter du village, il y aurait des loups et des ours dans le coin…

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A l’issue de la journée, nous sommes bien obligés de réviser notre opinion sur Black Tickle : c’est un village qui gagne à être connu.

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6 réflexions au sujet de « Partira, partira pas »

  1. Régis LESAGE

    Nous vous suivons, Armelle Jean moi et l’autre Armelle, ma coéquipière. Depuis les Scilly, nous avons rejoint Aléane en Espagne à Lage ou nous goutons un climat agréable et un accueil des plus sympathique. Puis nous descendrons vers le Portugal avant de remonter à Carentan.
    Je suis dans un café à vous lire en tee-shirt et en short… mais je partage avec vous une bonne glace… au citron.
    Bonne route,
    Régis

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    1. Guillaume

      Bon séjour les amis dans cet archipel fantastique où nous avons passés de si bons moments ! Nous sommes heureux que vos voiliers naviguent, on vous souhaite le meilleur vent possible pour la traversée du Golfe. Bises à vous tous.

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